[Critique] Everybody Knows : un mauvais vaudeville de luxe

Asghar Farhadi est un habitué du Festival de Cannes : Le Passé et Le Client, ses précédents longs métrages, sont tous deux passés par la Sélection officielle avant d’être récompensés, que ce soit sur la Croisette ou ailleurs (Le Client a reçu le Prix du meilleur scénario lors de son exposition cannoise puis l’Oscar du meilleur film étranger). Thierry Frémaux et Pierre Lescure lui décernent donc l’honneur d’ouvrir le festival cette année avec sa toute première production hispanophone, portée par un duo hypnotique à la vie comme à l’écran, Penélope Cruz et Javier Bardem. Un casting ambitieux pour un drame qui l’est étonnamment beaucoup moins : si Farhadi n’a rien perdu de son talent pour mettre en scène des personnages déchirés, l’intrigue du film revêt celle d’une mauvaise pièce de théâtre de boulevard aux revirements attendus et balisés.

À l’occasion du mariage de sa sœur, Laura revient avec ses enfants dans son village natal au cœur d’un vignoble espagnol. Mais des événements inattendus viennent bouleverser son séjour et font resurgir un passé depuis trop longtemps enfoui.

Bombe(s) à retardement

Ce qui devait être une fête vire peu à peu au cauchemar. On sent pourtant dès les premières scènes d’Everybody Knows que quelque chose cloche à l’arrivée de Laura (Penélope Cruz) dans son village natal. Tout est alors un peu confus : les salutations de badauds dans la rue, les petits regards lancés ça et là, les retrouvailles familiales qui se font en coup de vent alors que les préparatifs du mariage se font… Il plane parfois dans le film une sensation d’épure ; nous ne verrons presque rien de la cérémonie du fameux mariage de la sœur de Laura, rien de glorifié. C’est d’ailleurs dans cette église que le film commence avec une succession de plans dans son clocher : les rouages bruyants et les initiales de jeunes amoureux marquées sur les murs deviennent le symbole de ce temps qui passe mais ne parvient pas pour autant à effacer le passé… et ses troubles.

L’inconvénient, c’est que l’on peine à connaître tous les personnages tant l’intrigue se resserre finalement sur la relation entre Laura et Paco (Javier Bardem), son ancien amour de jeunesse qu’elle a quitté avant de partir vivre en Argentine. On se perd quelque peu parmi les visages, que l’on a pas forcément eu le temps d’associer à leurs noms dans notre esprit. Derrière l’événement tragique auquel fait face Laura se dessine en filigrane une sombre histoire de famille qui inquiète tout le village, là où la rumeur court… et où tout le monde finit par être au courant de tout.

Un drame sauvé par ses interprètes

Everybody Knows ne parvient pas à avoir la même force que les précédents films d’Asghar Farhadi qui, comme Une séparation, parvenaient également à porter des messages politiques et sociétaux forts. Cette intrigue familiale nous donne presque l’impression d’être devant un téléfilm estival tant elle ne parvient pas à surprendre, quand bien même le film tente de nous faire douter de tout et n’importe qui. Le réalisateur n’a pourtant pas perdu sa force pour mettre en scène la tension et l’étouffement de ses personnages, telle la solaire Penélope Cruz qui erre anéantie dans l’hôtel familial.

Comme à son habitude, Asghar Farhadi n’hésite pas à faire durer certaines prises et à laisser apparaître les silences (l’absence de musique extra-diégétique compte aussi pour beaucoup dans cette gestion de la tension). Pertinent dans le cas de cette famille qui ne sait comment agir face au drame, et dont le sentiment d’impuissance devient de plus en plus prégnant. L’ensemble finit cependant par tourner en rond, et les deux heures de film finissent par lasser, bien qu’elles correspondent au format habituel du metteur en scène. Ce sont donc les interprètes qui portent le long métrage, Penélope Cruz et Javier Bardem en tête, mais aussi – et surtout – Ricardo Darín, dont le personnage est plus complexe qu’il n’y paraît.

Conclusion : Malgré son impressionnant casting, Everybody Knows ne parvient pas à se hisser au rang des précédents films d’Asghar Farhadi. Une déception quelque peu sauvée par le talent des principaux interprètes et la mise en scène du réalisateur, toujours maîtrisée, mais qui n’efface pas un scénario grossièrement écrit.


Everybody Knows
Un film d’Asghar Farhadi
Sortie le 9 mai 2018

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