[Cannes 2017] Rencontre avec Charles Tesson, délégué général de la Semaine de la Critique

Lors de ce soixante-dixième Festival de Cannes, l’équipe de Silence Moteur Action était accréditée presse. Nous avons également eu le privilège d’être désigné comme ambassadeurs Nespresso pour découvrir la Semaine de la Critique, sélection dont la marque est partenaire depuis maintenant six ans. Par conséquent, nous avons pu rencontrer Charles Tesson, délégué général de cette sélection audacieuse qui a notamment contribué à dévoiler des cinéastes tels que Ken Loach, Jacques Audiard, Jeff Nichols où François Ozon…

Comment définiriez-vous la Semaine de la Critique pour une personne qui ne la connaîtrait pas ?

C’est une sélection qui a une vocation très simple : montrer le premier ou le second film d’un réalisateur, ou bien des courts métrages. Il s’agit avant tout de faire découvrir au public de nouveaux auteurs et une nouvelle manière d’aborder le cinéma. Nous nous devons d’être à l’écoute de ce qui se passe dans le monde, et en cela, la Semaine tient un rôle d’éclaireur.


Pouvez-vous définir plus en détail le rôle que vous assurez au sein de la Semaine ?

Nous effectuons une grande quantité de travail en amont du festival, et nous faisons beaucoup de voyages car la Semaine n’a pas de correspondants. Nous procédons à un travail de prospection à court terme pour les films qui seront prêts pour Cannes et à long terme pour des sélections de scénario, pitchs de projets qui seraient susceptibles de nous intéresser pour les années suivantes…

Fin novembre ou début décembre, nous constituons le comité des critiques qui iront voir les films. Le travail de sélection le plus intense se fait après Berlin (Le Festival de la Berlinale se tient chaque année en février, ndlr). La Semaine de la Critique est très sélective : avec mille longs métrages vus pour onze sélectionnés, on met forcément de côté des films qui auront bien évidemment une vie dans d’autres festivals. Selon nous, une sélection réduite permet aux spectateurs d’avoir une vision d’ensemble et de mieux valoriser les films, les réalisateurs, à une autre échelle. Personne n’a le temps de voir tous les films quand une quarantaine de films est en sélection. Cannes est un événement d’autant plus important puisqu’il s’agit d’un événement ouvert à la fois au public et aux professionnels.


Avez-vous des règles pour choisir vos films ? Est-ce qu’un fil conducteur se dessine à travers les sélections chaque année ?

On ne fonctionne pas comme une carte et des choix pré-établis. Les films s’imposent et nous essayons de voir ce qui est cohérent entre eux : on ne cherche pas à remplir des cases ! (rires) Ce qui nous intéresse, ce sont les ruptures que les films produisent dans l’histoire cinématographique de leur pays. Les films qui nous plaisent imposent un fil conducteur, on n’aime pas avoir des films qui se répètent entre eux. Beaucoup portent sur des questions politiques : le Chili et Pinochet pour Los Perros, la question de l’Iran à travers le cinéma d’animation… L’idée, quand on va à la Semaine, c’est de voir un film très différent chaque jour, mais de conserver l’impression d’être dans un seul et même Festival.


Une fois le Festival terminé, continuez-vous à accompagner les réalisateurs et équipes sélectionnées ?

Bien sûr ! À un point que vous ne pouvez imaginer. Par exemple, le fait d’avoir choisi une productrice argentine dans le jury, avec qui nous avions déjà collaboré, a été vécu comme un véritable événement national là-bas. J’ai même tenu un entretien sur une grande radio nationale du pays à ce sujet ! L’important, c’est d’avoir de manière plus générale une véritable politique en faveur du jeune cinéma d’auteur, qui encourage ces jeunes cinéastes à continuer.


Comment le jury est-il constitué ?

Lors des cinquante-cinq ans de la Semaine de la Critique, on avait choisi de mettre cinq cinéastes découverts par la sélection. Nous choisissons parfois des cinéastes qui ont déjà mis en scène leur second film, et qui peuvent ainsi revenir dans la Semaine une troisième fois (leurs prochains films n’étant plus recevables dans la sélection, ndlr). On choisit également des critiques, des programmateurs… des gens que l’on connaît et que l’on apprécie. Le facteur humain est très important dans la constitution d’un jury !


Quels projets avez-vous en dehors de Cannes ?

Quelque chose qui me prend beaucoup de temps, ce sont les cours de cinéma que je donne à la Sorbonne Nouvelle. Le Festival de Cannes me donne même l’impression d’assister à une réunion d’anciens élèves ! Cette année, la scénariste de Petit Paysan et la productrice d’Ava avaient assisté à mes cours. L’autre chose qui me prend énormément de temps est le fait que je préside l’Aide au cinéma du monde, créée par le CNC. Elle est complémentaire de l’avance sur recettes qui aide les producteurs français qui choisissent d’accompagner des films étrangers. Gabriel et la Montagne, sélectionné cette année par la Semaine, a pu bénéficier de cette aide.


D’où est venu ce partenariat privilégié de la Semaine de la Critique avec Nespresso ?

Le fait que Nespresso soit partenaire depuis 2011, l’année du cinquantième anniversaire de la Semaine, a généré une vraie dynamique de qualité, par rapport au Grand Prix Nespresso (instauré depuis, ndlr.) et la structure d’accueil (la plage Nespresso) qui permet de recevoir les équipes dans un véritable espace de convivialité. La confiance qu’ils éprouvent envers nous sur la durée nous conforte beaucoup dans notre travail.


Que pensez-vous des blogueurs, ce nouveau public de cinéphiles qui cohabite avec la critique traditionnelle ?

J’ai plus tendance à voir le verre à moitié plein qu’à moitié vide, puisqu’il s’agit de gens passionnés par le cinéma, des étudiants… même si la Critique n’est pas forcément leur métier, c’est une vraie passion. Tant qu’il y a le goût de l’écriture, c’est capital. La limite que je vois parfois est peut-être le côté trop subjectif qui fait qu’il n’y a pas véritablement d’idée émise derrière. Je suis convaincu qu’on ne peut être un bon critique de cinéma si l’on n’est pas un bon journaliste. C’est quelque chose de très important. Si on se pense journaliste sans la potientialité critique, ce n’est pas du tout le même travail. Le journaliste est connecté à une certaine idée du cinéma, on n’a pas forcément les mêmes interrogations. Être journaliste, c’est aussi voyager : on comprend un cinéma quand on comprend comment un film se fait dans un pays, comme ils naissent et comment ils arrivent. Si on ne connaît pas l’histoire d’un pays, on passe à côté de quelque chose.


Que pensez-vous de l’essor des nouvelles stratégies de production défendues par Netflix ou Amazon ?

Chez Amazon Studios, ils sont plus agréables dans la mesure où l’équilibre entre sorties salles et VOD est plus simple à prouver. Netflix me semble plus compliqué et arrogant. Le fait de savoir que je ne peux pas voir le film de Bong Joon-Ho en salles si je le loupe à Cannes, ça me fait mal. Cannes a beau être un Festival international, c’est aussi l’ambassadeur des politiques de cinéma en France. On a réussi à maintenir un réseau de salles qui a une diversité de Distribution unique au monde. Il faut aussi distinguer les films produit en amont par Netflix de ceux qui sont achetés dans des festivals. Netflix a aussi besoin des pays où les salles sont présentes. Ce qui m’inquiète par rapport à nous, c’est que Netflix produit Bong Joon-Ho, ou Scorsese, mais ils ne les ont pas découverts. S’ils ont été découverts, c’est grâce à des critiques, des festivals, des distributeurs. Si on vampirise des auteurs déjà constitués, vont-ils parvenir à en découvrir d’autres ? Si ce travail de découverte ne se fait plus, c’est catastrophique pour le cinéma. Si Cannes refuse Netflix, cela veut dire qu’à l’avenir ils iront ailleurs ! Il faut aussi réfléchir à l’avenir du Festival.

Entretien mené par Éléonore Tain (Cinéphilia) et Gabin Fontaine
Merci aux équipes de Nespresso France et de l’agence 14 Septembre


Découvrez le compte-rendu de notre expérience en tant qu’ambassadeurs Nespresso au Festival de Cannes !


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