[Critique] L’Atelier : récit affable d’une jeunesse violente

Si vous croisez le chemin de Laurent Cantet, vous verrez un homme doux, affable et silencieux. Imposant, oui, il faut bien presque deux mètres pour contenir la puissance créatrice qu’il a en lui, cette violence qu’il arrive toujours à faire accoucher avec bienveillance. En 2008, Laurent Cantet avait mérité une Palme pour la démonstration d’humanisme qu’était Entre Les Murs. Cette année, la pression de la récompense ultime n’y est pas, L’Atelier est présenté dans la section Un Certain Regard du Festival de Cannes.

C’est dans l’ancienne ville industrielle de La Ciotat qu’Antoine a accepté, ainsi que d’autres jeunes en réinsertion, de participer à un atelier estival d’écriture animé par Olivia, une romancière connue. Le travail d’écriture va faire resurgir le passé ouvrier de la ville et son chantier naval fermé depuis 25 ans, toute une nostalgie qui n’intéresse pas Antoine, davantage connecté à l’anxiété du monde actuel.

Rapprocher l’intime du politique 

Laurent Cantet a toujours été ce cinéaste réaliste et politique, l’un des plus conscients du monde dans lequel il évolue. Il n’y a pas un conflit de ces dernières années qui ne soit pas dans L’Atelier. C’est comme si les maux les plus brûlants de la société, passés dans le viseur Cantetien, étaint dépouillés de tout sensationnalisme pour saisir le citoyen, et poser son regard sur la souffrance d’un jeune homme victime de son propre ennui. Jusqu’à présent, le cinéaste faisait du déterminisme social, contre lequel ses personnages ne pouvaient lutter, la question transversale de tous ses films, jusqu’Entre les murs qui l’abordait de la manière la plus frontale possible.

Ici, il s’agit davantage d’une alarme, un avertissement d’un homme (Cantet lui-même) qui ne supporte plus l’absurdité du quotidien dans lequel il évolue. Il semblerait que le cinéaste ait ajouté une couleur supplémentaire à son habituelle aquarelle, celle de la passion. Une passion dont le spectateur, qui n’est pas dupe, comprend très vite l’issue vers laquelle elle se destine. C’est cette passion, que chaque personnage porte différemment, qui fait avancer la narration, et rend L’Atelier si déchirant. Laurent Cantet puise dans l’intime de ses personnages, pour emmener son manifeste politique qui tente de comprendre l’origine de la violence du monde actuel.

Le pouvoir des mots

Dans un film sur un atelier d’écriture, la figure star n’est autre que le mot. Raconter une histoire, c’est le rôle d’Olivia, qui se sert d’Antoine, dont la violence la fascine autant qu’elle la dérange. Le rôle de ces jeunes, c’est de trouver dans cette activité le moyen de se ré-accrocher à une société qui fait tout pour les écarter. Mais c’est aussi le rôle de Cantet, qui essaie de trouver les mots justes sur ce qui pourrait vite tourner à la polémique. Certes, le sujet s’y prête tout particulièrement mais le film évite en partie toutes conclusions hâtives sur le fatalisme induit par l’ennui chronique qui touche ces jeunes générations.

Les jeunes comédiens amateurs qui jouent des versions plus ou moins éloignées d’eux-mêmes sont, pour le spectateur, une source intarissable d’émerveillement. Laurent Cantet n’a rien perdu de sa maîtrise en tant que directeur d’acteur, qu’il sait magnifier, par le biais de corps maladroits et de ce langage faussement limité, en réalité extraordinairement créatif, qui leur permet de se construire. Olivia n’est que l’ombre du réalisateur, qui aide ces jeunes à la construction d’un débat, d’une argumentation, d’un échange. Les mots abondent, s’entrechoquent, se font écho, révèlent les personnalités et, lorsqu’ils sont mal employés, font exploser les conflits.

On retrouve ce que Cantet avait amorcé dans Entre les Murs : maîtriser le langage, c’est aussi en connaître la portée dévastatrice, et par là-même ses limites. Reste au public de juger sur pièces si L’Atelier deviendra, cette fois, sa Palme d’Or de coeur.

L’Atelier
Un film de Laurent Cantet
Sortie le 11 octobre 2017

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