[Rétro Cannes] Brève Rencontre (1946)

L’année 1946 a été particulièrement… généreuse : pas moins de onze films ont remporté la Palme d’Or (autrefois appelée Le Grand Prix)! Mais à ces débuts, le Festival de Cannes tel que nous l’imaginons aujourd’hui n’était pas. Cet événement ne comportait pas toutes les sélections parallèles comme la Quinzaine des Réalisateurs ou la Semaine de la Critique. D’une bien moindre ampleur, le Festival de Cannes ne s’interdisait pas de récompenser plusieurs films si le jury en ressentait la nécessité. C’est ainsi qu’en 1946, le Grand Prix a été remporté par L’Epreuve, Le Poison, La terre sera rouge, La Ville basse, Maria Candelaria, Le tournant décisif, La symphonie pastorale, La dernière chance, Les hommes sans ailes, Rome, ville ouverte et Brève Rencontre. Ce dernier film fera l’objet de ce premier article de la rétrospective sur les Palmes d’Or de Cannes. Nombreux lauréats de cette année-ci inscrivaient leurs actions dans un cadre de guerre. Il parut intéressant de se pencher sur celui qui n’offre aucun indice de temporalité précise.

Brève Rencontre est l’histoire d’une femme qui croise dans une gare un homme par hasard, une fois, puis par curiosité une seconde fois. Les jours défilent, et les deux inconnus apprennent à se connaitre. En dehors de cette gare, l’un et l’autre sont mariés. David Lean (Oliver Twist, Lawrence d’Arabie, Le Docteur Jivago) en est le réalisateur. Le film est issu de Still Life, une pièce de théâtre de Noël Coward de 1936. L’actrice principale de Brève Rencontre, Celia Johnson, est d’ailleurs d’abord une artiste de théâtre. Elle ne voulait pas passer devant la caméra, puis elle a fini par céder et nulle autre actrice n’est aujourd’hui imaginable pour interpréter le rôle de Laura Jesson.

« Vous reverrais-je ? »

A la manière d’une tragédie, la réalisation place son duo de personnages principaux dans la même situation dans la scène d’ouverture et à la fin du film. D’emblée, le spectateur est confronté à la séparation douloureuse de deux protagonistes. Aucun indice sur leur passé. C’est alors que Laura Jesson (jouée par Celia Johnson), va rythmer en voix-off un long flash-back. Elle s’imagine s’adresser à son mari, lui confessant l’histoire qu’il n’a jamais su. Ce procédé sert également de guide au spectateur. Mais cela donne un rythme narratif captivant et par-dessus tout, cela permet d’entrer complètement dans les pensées de la jeune femme, de la comprendre, de compatir. David Lean a su parfaitement gérer la part émotionnelle, de manière à constamment tenir le spectateur en haleine et à l’impacter autant qu’est touchée la jeune femme.

De plus, le choix d’une gare comme lieu principal d’action est ici tout à fait justifié. Il ne s’agit pas d’une unité unique de lieu, mais elle est la base de toute la romance. Cependant, elle symbolise surtout la fatalité. La gare voit défiler les trains, elle sépare les gens, les réunit, elle est un lieu de transition. Matériellement, les voies de gares emmènent littéralement vers des chemins différents. Tout semble vouloir séparer les deux amants de Brève Rencontre. Ce lieu renforce considérablement la sensation d’insécurité qui entoure le duo passionnel. Cette tension créée est d’autant plus fascinante pour le spectateur puisqu’il connait le destin de ces deux amants sans savoir à quel moment, ni quel élément va déclencher l’effondrement de cette jolie idylle naissante. Brève Rencontre opte pour un style narratif très limpide mais à l’efficacité surprenante. Impossible de ne pas se laisser entraîner dans l’histoire de cette jeune femme, aussi remplie de joies que de peines.

« En proie à de violentes passions »

Le film de David Lean pourrait être qualifié « d’histoire d’amour banale ». Pourtant, cet amour naissant entre deux inconnus est porté d’une manière tout à fait moderne. Brève Rencontre date de 1945 mais son récit est intemporel. Il n’émet aucun jugement sur ce qu’une femme peut faire, ou non. La voix-off place d’ailleurs la jeune femme face à sa propre conscience et elle se doit de faire des choix, ni bons ni mauvais, mais qu’elle justifie, même s’ils sont irraisonnables. Ainsi, elle n’apparaît ni comme la mauvaise épouse, ni comme l’épouse malheureuse, mais comme une femme, confrontée à des sentiments nouveaux, à des passions inconnues et à l’apprentissage de la maîtrise de toutes ces émotions.

Il en est d’ailleurs de même pour son amant, le Dr. Alec Harvey, interprété par Trevor Howard. Lui aussi est marié. Lui aussi est sujet à de la culpabilité. Mais par-dessus tout, lui aussi est sujet à cet amour qu’il n’attendait pas. Ensemble, ils entrent dans une spirale où le désir de l’autre est si présent, qu’il en devient presque néfaste. David Lean arrive à mettre en scène des personnes dont les éclats de rires et les discussions ininterrompues laissent un arrière-gout amer à l’ambiance générale. Le réalisateur joue toujours sur un double front, l’un exacerbant leur bonheur, l’autre rappelant sans cesse l’issue fatale de cet amour qui, pourtant, semble avoir tous les éléments pour fonctionner.

Cette réalisation de David Lean écrase, dès 1946 et jusqu’à aujourd’hui, grand nombre d’histoires à l’eau de rose. Limpide, efficace et percutant, Brève Rencontre donne une leçon de mise en scène moderne et intemporelle. Le duo Celia Johnson et Trevor Howard, par leur aisance, leur naturel et leurs regards sincères et crédibles, portent cette réalisation qui, à juste titre, en 1946, a retourné la Croisette de Cannes.

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