[Critique] 1:54 : la compétition au-delà du terrain de course

Il est l’acteur qui a marqué l’année 2014. Antoine-Olivier Pilon, le canadien de Mommy, avait mis tout le monde d’accord. On le retrouve cette année sous la direction de Yan England, un jeune réalisateur qui vient de rentrer en grandes pompes dans le milieu du cinéma, avec 1:54, son premier long-métrage, frappant, intense et très juste.

Avec 1:54, Yan England (retrouvez notre interview du réalisateur sur ce lien) a choisi une base particulière pour aborder de nombreux thèmes touchant la jeunesse actuelle et en particulier l’adolescence : le réalisateur se sert des compétitions sportives, plus précisément des qualifications en course à pied, comme fil conducteur. Tim (Antoine-Olivier Pilon) va devoir remporter les nationaux en 800 m, en 1 minute 54 secondes. Mais il va trouver un adversaire à sa taille alors qu’une seule place est disponible. Cet adversaire s’avère être un danger pour Tim, même au-delà de la piste d’athlétisme.

La compétition sportive… sociale et scolaire

Pas de doute, dès les premières minutes du film, Tim est mis dans un cadre peu propice à son épanouissement personnel. Comme dans de nombreux lycées, et comme pour plein de jeunes étudiants, ici, les moqueries fusent.  Le monde de l’adolescence est exposé comme un univers sans pitié, où la bêtise des uns et des autres n’est pas consciente, alors qu’elle peut être dramatique. Yan England peint ici un tableau toujours réel et malheureusement toujours actuel de la pression sociale subie par certains élèves dans leur scolarité. Et cette sensation va s’accentuer au fur et à mesure du film.

Cette oppression va surtout se ressentir à travers les dialogues : les mots choisis au moment de la scénarisation sont parfois très violents et les réactions de ceux qui les subissent sont crédibles et surtout très bien jouées. Ce mécanisme d’insultes gratuites et ce qu’elles engendrent donnent un aspect bestial à la cour de l’école et à ses couloirs. Par ailleurs, cette atmosphère oppressante et animale se ressent aussi grâce à de nombreux plans larges des élèves, au réfectoire par exemple : le spectateur les observe de loin, la caméra légèrement de haut. Ceux qui s’affrontent dans ces couloirs sont ceux qui s’affrontent sur la piste d’athlétisme. L’enceinte du lycée est l’endroit où les tensions se mettent en place, où les regards en chien de faïence se croisent. La piste de course devient alors un ring de boxe.

Un terrain où tous les comptes se règlent

C’est sur cette piste d’athlétisme que toutes les mauvaises passions vont tenter de s’évacuer. Tim est placé en face de son adversaire principal plusieurs fois dans le film. Les deux aiment participer à des compétitions depuis plusieurs années, mais celle-ci semble avoir une résonance toute particulière chez les protagonistes. Le sport n’est plus d’abord un plaisir personnel ; ici, il est vu comme un moyen de se venger. Le concept de bestialité est encore présent chez ces adolescents à ce moment-là. Chacun veut se prouver qu’il est meilleur que l’autre. Les mauvais côtés de leur personnalité prennent le dessus sur le sport, qui demande avant tout du respect et un bon esprit. Ce dernier aspect de la pratique sportive est incarné par Sophie Nélisse (récemment vue dans de très bons films tels que L’Histoire de l’Amour ou Mean Dreams – décidément, déjà une belle carrière pour l’actrice !) qui est là pour tempérer les ardeurs de ces deux garçons, pleins de haine et de compétitivité.

Si ces rendez-vous autour de la piste reviennent plusieurs fois dans la réalisation de Yan England, c’est d’abord à cause de la régularité véritable des entraînements sportifs dans ce milieu, ce qui contribue encore une fois à donner un cadre très réaliste au film. Mais c’est aussi une façon technique de créer des boucles répétitives. 1:54 fonctionne autour d’un schéma très simple mais efficace : le spectateur assiste à des querelles dans la cours d’école, puis à quelques scènes dans l’intimité des personnages, pour enfin se retrouver sur le terrain d’athlétisme. Ce procédé revient plusieurs fois et donne l’impression d’un cercle infernal, percutant pour le public, d’où il est difficile de sortir. Le sport pratiqué par les protagonistes aurait pu être un autre, mais visuellement, une piste de course s’ancre parfaitement dans la configuration du schéma de boucle. On retrouve cette même sensation que dans Pur Sang, la légende de Seabiscuit, de Gary Ross (notamment dans une scène d’entraînement de nuit) où le terrain de course est un lieu propice au dépassement de soi, pour mieux dépasser l’autre. Dans Pur Sang, l’obstination du cavalier est la même que celle de Tim et dans les deux cas, ils sont pris dans une addiction presque malsaine qui n’était au départ, qu’une passion pure

Conclusion : Le cadre très actuel (vêtements, langage, utilisation et évocations de Facebook, Twitter ou Snapchat…) 1:54 vient parler à un public directement concerné – en tant qu’acteur ou victime – par toutes ces pressions sociales et scolaires. L’univers sportif est excellent pour illustrer la compétition sous toutes ses formes entre les élèves. Il est possible de faire confiance au casting les yeux fermés et cela vient se vérifier. Vu de loin, ce premier long-métrage de Yan England aborde des thèmes assez classiques mais le réalisateur parvient à leur donner un réel impact. Une expérience cinématographique intense.

A LIRE : NOTRE INTERWIEW DU REALISATEUR, YAN ENGLAND

1:54
De Yan England
Sortie le 15 mars

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